Le labyrinthe, terre de l'homme pélerin ?
Que ce soit dans les cathédrales d'Amiens, de Chartres, de Reims, où le labyrinthe a disparu, le visiteur marche sur un dallage alterné clair et sombre, de pierre ou de marbre. Il compose une figure géométrique à cercles concentriques qui, en suivant ses méandres, nous amène au centre. Tel est le labyrinthe.
Il est étrange que l'église, qui proclame la foi en Jésus-Christ, oblige l'homme à marcher sur cette figure mythologique païenne pour s'avancer vers le lieu de célébration du culte.
Labyrinthe des cathédrales d'Amiens et de Chartres
A gauche le labyrinthe de la cathérale d'Amiens, à droite le labyrinthe de la cathédrale de Chartres.
Nous savons ce qu'est un labyrinthe, dont l'étymologie grecque signifie méandre, mais quelle en est l'origine ?
Les roches de mémoire (1) gravées par nos ancètres à l'âge du cuivre, du bronze ou du fer (-2500 à -500 av JC) dans les hauteurs de l'arc alpin, sur des roches lissées par le frottement titanesque d'anciens glaciers, présentent des spirales et des labyrinthes gravées par la technique de l'éclat.
Suivons du regard ce labyrinthe au tracé hésitant. Pénétrons par le bas, au milieu. Rapidement nous sommes emmenés vers le centre, puis le chemin devient méandre et boucle. Nous sommes rejetés circulairement autour du centre, de droite à gauche, puis de gauche à droite, puis à nouveau de droite à gauche, en courbes concentriques, pour arriver enfin au centre.
Labyrinthe rupestre de Capo di Ponte, Valle Camonica, Lombardie, Italie
A droite du labyrinthe des hommes brandissent d'une main des armes, lance, couteau, hache et de l'autre main un bouclier. Un cerf ou rêne s'échappe.
D'autres labyrinthes et spirales gravés en creux se trouvent en de multiples lieux de l'arc alpin.
En haut spirale coupée par deux diamètres perpendiculaires.
Spirale acouplée à un labyrinthe, en rotation inverse. Un symbole majeur, extraordinaire.
Suivez le sillon qui passe de la spirale de gauche au labyrinthe de droite. Dans la spirale de droite le trait revient sur lui-même et repart en sens inverse, comme dans les labyrinthes de cathédrale.
Qu'ont voulu transmettre ces hommes ? Les sculptures sont figuratives : guerrier, poignard, couteau, hache, bouclier, cerf, chien, chariot, araire, attelage, bovidés. Chaque sculpture est un objet d'une civilation pastorale et guerrière. Quels objets matériels peuvent être représentés par la spirale et le labyrinthe ? La corde est l'objet qui vient immédiatement à l'esprit. Elle en a la forme et la plasticité.
La corde est un outil important pour un groupement humain : elle permet de tirer une charge, d'en retenir une autre, de dresser un pylone. Elle permet des actions plus dématérialisées : mesurer une distance, tracer une figure géométrique, cercle ou rectangle, tracer le plan au sol pour une fondation de maison. Elle trace un chemin, une frontière. La corde enroulée au bras d'un arpenteur de la tombe de Menna, en -1400 avJC à Thèbes, n'est-elle pas la même spirale ?
Mais, sur la photo, pourquoi la spirale linéaire à gauche se réenroule-t-elle en formant des circonvolutions sur elle-même, en aller-retour bizarre, devenant labyrinthe ?
Si la corde trace le chemin, alors le labyrinthe, par ses circonvolutions en aller-retour, trace un chemin qui revient sur lui-même puis repart en va et vient. Peut-on voir les allers-retours du soleil, dans son perpétuel balancement, recommencement ? Les sillons juxtaposés rappellent-ils les différentes hauteurs du Soleil au zénith dans son cycle annuel ? Dans tous les cas, ces circonvolutions qui vont et viennent, retournent sur elles-mêmes et repartent en sens inverse sont le symbole parfait de tout ce qui ondule, monte et descend, alterne comme le jour et la nuit, les marées, le vent, la chaleur et le froid. Tous ces phénomènes s'inscrivent dans le temps-durée. La corde de l'arpenteur, la spirale qui se déroule sont du temps qui s'écoule.
Ce qu'indique la spirale devenue labyrinthe dans les domaines physiques est transposable au domaine de l'esprit. C'est sur ce plan moins matériel que les anciens peuples, de la période historique comme la civilisation minoenee (-2700 à -1200 av JC) et grecque, l'ont utilisé et mis en histoire, mis en image.
Dans la mythologie grecque Thésée combat le Minautore dans le labyrinthe. Il est l'archétype du combat de la conscience contre la bestialité humaine, au tréfond du labyrinthe des actes quotidiens et des pensées qui apparaissent désordonnés, véritable chaos de surface.
Labyrinthe de la villa Kerylos de Théodore Reinach en 1910, à Beaulieu/Mer (Alpes-Maritimes).
La mythologie grecque met en scène également l'architecte Dédale et son fils Icare dans le labyrinthe construit par Dédale. Enfermés en son centre ils ne peuvent s'échapper. Dédale, ingénieux, fabrique deux paires d'ailes qu'il colle dans le dos de son fils et le sien. Ils s'échappent en s'envolant. Le Soleil faisant fondre la cire, les ailes se détachent du dos d'Icare, le précipitant dans la mer.
Si nous sommes poussés à plaindre Icare, nous devrions cependant réfléchir au sens du labyrinthe qui représente les tourments de la vie. La tentation nous pousse à les fuire, comme Icare qui s'échappe par le haut, refusant de lutter. Pour lui, l'enfer, c'est les autres. Cependant une autre philosophie considère que c'est dans le quoditien et ses affres que nous devons forger notre âme, quotidien dans lequel les autres sont les sept marches qui mènent au Paradis. Ces deux philosophies s'opposent.
Le peintre flamand Pierre Breugel (1525-1569) retient le deuxième choix philosophique, validant la chute d'Icare et confirme la clef de lecture des labyrinthes des cathédrales.
Breughel, tableau de la chute d'Icare. Source Wikipedia.
Dans ce tableau Dédale chute dans la mer. Seules ses jambes apparaissent, le corps est déja noyé sous une gerbe d'écume. Quelques plumes virevoltent au dessus de la surface de la mer. Loin de représenter la partie centrale du tableau cette scène est reléguée dans la partie inférieure droite du tableau, comme un détail. Icare est tout proche d'un bâteau de commerce qui ne lui prête pas secours comme d'un pêcheur, assis au bord, qui tend le bras vers sa ligne et ne le voit pas ainsi que d'un berger qui garde son troupeau, la tête levée vers le ciel, tournant son dos à Icare.
A l'opposé, immense, occupant tout le premier plan du tableau, un homme laboure. Vêtu de rouge, éclairé par le Soleil à l'horizon, il porte la couleur symbolique de l'action. C'est lui le personnage solaire, le héros du tableau, son sujet central.
Que doit-on comprendre ? Regardez bien. Son pied droit est éclairé par le Soleil, ainsi que les sillons creusés par son labour à son pied gauche et devant la tête de son cheval. Notre héros fait un travail physique épuisant, mais porteur d'avenir, par les semailles et les récoltes à venir.
Il combat au milieu du labyrinthe de la vie. Le Minautore qu'il doit vaincre est cette matière rude, noire, passive. Mais notre homme rouge sait que cette terre est fille du ciel, qu'elle est son avenir, qu'il ne doit pas, comme Icare, lui tourner le dos. Regardez bien la forme des sillons : ils se développent selon une spirale concentrique, un labyrinthe. Il trace lui-même le labyrinthe. Il se tient en son centre et mène le combat. Il en est l'architecte et ne s'enfuit pas, comme Dédale ou Icare.
L'importance symbolique du labour et de la charrue est figurée par le sceau du Comte de Saint Germain, où figurent cet objet et les sillons qu'il trace. Revers du tableau de son portrait. Château de Fontenay-le-Comte (Vendée), collection privée.
Tel est le sens métaphysique des labyrinthes de nos cathédrales, où nous devons apprendre à cheminer vers notre salut au milieu des marées fluctuantes de la vie, en tournant le regard vers le point central, le seul vrai but que nous atteignons à notre mort.
La corde de l'arpenteur de l'homme préhistorique trace alors pour nous, sur le dallage des cathédrales, le lieu du pélerinage conscient, selon un tracé géométrique qui reprend le labyrinthe chaotique de notre chemin de vie. Ce lieu est appellé la lieue, du nom donné au moyen-âge au labyrinthe des cathédrales.
Il est alors normal qu'il ait valeur de pélerinage en Terre Sainte, à Jérusalem.
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